La lutte contre l’acarien Varroa destructor est le défi majeur de l’apiculture moderne. Si les traitements restent indispensables, la sélection génétique de lignées résistantes ou tolérantes apparaît comme la seule voie durable pour la survie des colonies.
Où en est la recherche aujourd’hui ? Quels sont les mécanismes de résistance et comment les sélectionneurs travaillent-ils à fixer ces caractères ? Tour d’horizon des avancées technologiques et des programmes de sélection.
Les différents mécanismes de résistance naturelle
La résistance n’est pas un caractère unique, mais une combinaison de comportements que les sélectionneurs cherchent à isoler et à reproduire.
1. Le comportement VSH (Varroa Sensitive Hygiene)
C’est le caractère le plus étudié, notamment par les équipes de Thomas Rinderer (USDA). Les abeilles détectent le varroa en phase de reproduction sous l’opercule, désoperculent la cellule et éliminent la larve infestée. Cela stoppe net le cycle de reproduction de l’acarien.
2. Le comportement SMR (Suppressed Mite Reproduction)
Certaines lignées parviennent à inhiber la reproduction du parasite sans forcément détruire le couvain. Les varroas femelles entrent dans les cellules mais ne pondent pas, ou produisent des mâles stériles.
3. Le Grooming (comportement de toilettage)
L’auto-nettoyage ou le nettoyage mutuel entre abeilles permet d’éliminer les varroas “phorétiques”, c’est à dire les varroas qui se fixent sur les abeilles adultes (les varroas que l’on trouve dans les cellules operculées sont appelés varroas “reproducteurs” car ils sont en phase de reproduction.).
Les abeilles “mordeuses” de varroas parviennent à blesser l’acarien, le rendant incapable de survivre.
Les programmes de sélection en cours : Europe vs États-Unis
En Europe : Le projet COLOSS et la diversité génétique
Le réseau européen COLOSS (Prevention of honey bee COlony LOSSes) a mis en évidence que les abeilles locales (Buckfast, Abeille Noire, Carnica) possèdent souvent des prédispositions naturelles à la survie lorsqu’elles ne sont pas traitées, mais que ces caractères sont difficiles à fixer.
Le projet de la fondation Arista Bee Reasearch aux Pays-Bas
Le projet Arista Bee repose sur trois piliers :
- La sélection généalogique : Les colonies sont évaluées sur leur résistance naturelle aux virus transmis par Varroa (DWV, BQCV, etc.), plutôt que sur des critères morphologiques ou comportementaux prédéfinis. L’objectif est de favoriser les abeilles capables de limiter la charge virale dans la ruche, même en présence du parasite.
- L’utilisation de marqueurs génétiques : En collaboration avec l’INRAE, le projet identifie des marqueurs ADN associés à la résistance, permettant une sélection plus rapide et précise que les méthodes traditionnelles.
- Des protocoles de test standardisés : Les colonies sont soumises à des tests de résistance (exposition contrôlée à Varroa, mesures de charge virale par PCR, évaluation de la survie hivernale) dans des ruchers expérimentaux répartis en France et en Europe.
Premiers résultats (2024–2026)
- Réduction de la charge virale : Les premières lignées issues du projet montrent une baisse significative de la prévalence des virus (jusqu’à 40 % de réduction pour le DWV par rapport aux colonies non sélectionnées), même sans traitement acaricide.
- Stabilité des colonies : Les ruches testées présentent une meilleure survie hivernale (pertes inférieures à 10 %, contre 20–30 % en moyenne en Europe), avec une diminution de l’infestation par Varroa grâce aux comportements hygiéniques naturels.
- Validation des marqueurs : Plusieurs marqueurs génétiques liés à la résistance ont été validés en conditions réelles, ouvrant la voie à une sélection assistée par génomique (SAG) pour les apiculteurs.
- Collaboration européenne : Le projet s’inscrit dans le réseau COLOSS, permettant un échange de données et de souches résistantes entre pays (France, Allemagne, Suède, Italie).
Plus d’infos sur la fondation Arista Bee Research
Aux États-Unis : La sélection assistée par marqueurs
Les Américains ont une approche plus technologique. Grâce à la sélection assistée par marqueurs moléculaires, les chercheurs peuvent identifier précisément les gènes responsables de la résistance sans attendre de voir le comportement en ruche. Cela permet un gain de temps considérable pour le progrès génétique.
Les défis de la sélection : Pourquoi est-ce si lent ?
Malgré des résultats prometteurs, la fixation de ces caractères reste complexe pour deux raisons majeures :
L’écart de moyens investis dans la recherche, tous domaines confondus, entre les États-Unis et l’Europe est considérables. Il explique pour partie notre retard.
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Indicateur (2024-2025) |
États-Unis |
Union Européenne (UE-27) |
|---|---|---|
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Dépenses totales (est.) |
~800+ Mds € |
~403 Mds € |
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Intensité R&D (% du PIB) |
3,4 % à 3,6 % |
~2,3 % |
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Part du secteur privé |
~70 % |
~58 % |
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Domaines clés |
Logiciels, IA, Biotech, Défense |
Automobile, Industrie, Pharma |
Effort de recherche de la France aux regards des autres pays européens
Le point sur la situation actuelle concernant l’intérêt de la sélection dans la lutte contre Varroa.
Si le “zéro traitement” n’est pas encore une réalité généralisée, la génétique est le levier le plus puissant pour restaurer l’équilibre entre l’abeille et son prédateur.
Un état des lieux a été fait dans le cadre du projet COLOSS, sur les travaux conduits en Europe, soit par des apiculteurs-sélectionneurs indépendants, soit par des universitaires.
Le manque de connaissance sur les mécanismes de la résistance et les difficultés à fixer un caractère fortement dépendant des conditions environnementales, freinent le progrès génétique. Par contre la forte diversité génétique en Europe, et l’utilisation des nouvelles technologies (marqueurs moléculaires) laissent augurer d’une amélioration de la résistance à Varroa à moyen terme.
Aux Etats-Unis, Rinderer fait le point sur les différents mécanismes de résistance mis en œuvre :
Il fait également le point sur la sélection du caractère VSH, et sur les perspectives offertes par les nouvelles techniques (sélection assistée par marqueurs génétiques).
La vision des Ruchers de Cocagne sur Varroa & Sélection
Nous croyons en une approche différente de la sélection des abeilles pour contrer les effets dévastateurs de la varroase. Notre méthode repose sur la sélection généalogique, avec un objectif clair : renforcer la résistance naturelle des abeilles aux virus transmis par Varroa destructor.
Contrairement aux approches classiques qui privilégient des critères de sélection prédéfinis, nous laissons les abeilles elles-mêmes déterminer les mécanismes de défense qu’elles jugent les plus efficaces. En effet, ce ne sont pas les varroas qui tuent directement les colonies, mais les virus qu’ils propagent au couvain. Or, comme chez toutes les espèces animales, il existe une variabilité génétique permettant à certains individus de mieux résister que d’autres. Notre priorité est donc de réduire la charge virale au sein de la colonie grâce à une sélection ciblée.
Comment évaluer la charge virale d’une colonie ?
Pour y parvenir, il est essentiel de pouvoir estimer la charge virale d’une colonie à l’aide de tests simples et pratiques. Nous proposons de mener des expérimentations pour valider la corrélation entre ces tests et des analyses PCR. Voici quelques pistes de tests à explorer :