Toxicité du Maïs OGM NK603 : Retour sur l’Étude et les Avancées Scientifiques

En septembre 2012, une étude publiée dans la revue Food and Chemical Toxicology par l’équipe du biologiste Gilles-Eric Séralini de l’université de Caen a provoqué une onde de choc mondiale. L’article, relayé notamment par Le Monde, suggérait une toxicité chronique chez le rat d’un maïs génétiquement modifié (le NK603 de Monsanto) et de l’herbicide associé, le Roundup, même à faible dose. Dix ans plus tard, que reste-t-il de cette controverse et que nous disent les recherches scientifiques actuelles sur la question des OGM et des pesticides ?

L’Étude Séralini de 2012 : Un Pavé dans la Mare

Un Protocole Inédit et Ambitieux

L’étude dirigée par le Pr Séralini se distinguait par un protocole expérimental d’une ampleur inégalée pour ce type de recherche :

  • Durée : Deux ans, soit la durée de vie moyenne d’un rat, contre les 90 jours habituels pour les tests toxicologiques réglementaires.
  • Effectif : 200 rats répartis en groupes.
  • Facteurs testés : Trois doses différentes de maïs NK603 (cultivé avec ou sans Roundup) et trois doses de Roundup seul dans l’eau de boisson.

Des Résultats Alarmants

Les conclusions de l’équipe du Pr Séralini étaient particulièrement inquiétantes :

  1. Mortalité accrue : Une mortalité prématurée a été observée chez les groupes traités, atteignant jusqu’à 50 % des mâles et 70 % des femelles nourris avec l’OGM, contre 30 % et 20 % respectivement dans le groupe témoin.
  2. Tumeurs : Les femelles développaient des tumeurs mammaires plus fréquemment et plus tôt que les témoins.
  3. Troubles hépatiques et rénaux : Les mâles présentaient des congestions et nécroses du foie 2,5 à 5,5 fois plus fréquentes, et des atteintes rénales sévères 1,3 à 2,3 fois plus nombreuses.

Un point clé de l’étude était l’absence de proportionnalité dose-réponse pour de nombreux effets, un phénomène caractéristique des perturbateurs endocriniens.

La Tempête Médiatique et Scientifique

La publication de ces résultats a déclenché une tempête médiatique et une vive controverse au sein de la communauté scientifique. L’étude a été critiquée pour :

  • La souche de rats utilisée : La souche Sprague-Dawley est connue pour développer spontanément des tumeurs en vieillissant, ce qui a compliqué l’interprétation des résultats, notamment pour les tumeurs mammaires.
  • La taille des groupes : Avec 10 animaux par sexe et par groupe, la puissance statistique pour détecter des effets cancérogènes a été jugée insuffisante par de nombreux experts.
  • L’analyse statistique : La méthodologie statistique employée a été remise en question par plusieurs agences d’évaluation.

Face à la pression, l’article a été retiré par Food and Chemical Toxicology en 2013, une décision contestée par les auteurs qui l’ont republié dans une autre revue, Environmental Sciences Europe, en 2014, rendant ainsi les données brutes accessibles à la communauté scientifique.

Les Contre-Études et les Nouvelles Données de la Recherche

Suite à l’affaire Séralini, plusieurs grands projets de recherche publics européens ont été lancés pour tenter de reproduire les résultats et d’apaiser la controverse.

Les Projets Européens GRACE, G-TwYST et GMO90+

Ces études, menées sur des périodes allant de 90 jours à deux ans (pour G-TwYST), avec des protocoles standardisés et des effectifs plus importants, ont été publiées entre 2016 et 2019.

  • Résultats : Ces études n’ont pas confirmé les effets toxiques majeurs (mortalité, tumeurs) observés par l’équipe du Pr Séralini avec le maïs NK603. Les agences sanitaires comme l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) et l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) ont conclu à l’absence de risque sanitaire lié à la consommation de ce maïs OGM.

Un Débat qui se Déplace : Le Cas du Glyphosate

Si les craintes concernant la toxicité directe du maïs NK603 lui-même semblent s’être atténuées au vu des grandes études de réplication, l’attention s’est fortement reportée sur l’herbicide associé, le Roundup, et sa molécule active, le glyphosate.

Le Pr Séralini avait émis l’hypothèse que les effets observés pouvaient être dus à la fois à l’OGM et à l’herbicide, ce dernier agissant potentiellement comme perturbateur endocrinien.

  • Classement du CIRC : En 2015, le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), une agence de l’OMS, a classé le glyphosate comme “cancérogène probable” pour l’homme. Cette classification a relancé le débat sur la sécurité des herbicides à base de glyphosate.
  • Études Récentes : Des recherches récentes continuent d’explorer les effets du glyphosate et des formulations commerciales (comme le Roundup) à faible dose et sur le long terme.
  • Des études menées par l’Institut Ramazzini en Italie, dont les résultats préliminaires ont été publiés, suggèrent des effets possibles du glyphosate et des herbicides à base de glyphosate sur le développement, la reproduction et le microbiote intestinal à des doses considérées comme sûres.
  • En France, l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) mène des recherches sur l’impact des pesticides sur la santé et l’environnement, notamment via l’étude des effets “cocktail”. Des travaux récents soulignent la complexité d’évaluer la toxicité des mélanges de substances.

L’Héritage de l’Affaire Séralini

Au-delà de la controverse scientifique, l’étude du Pr Séralini a eu un impact durable :

  • Transparence des Données : Elle a mis en lumière la nécessité d’une plus grande transparence dans l’évaluation des risques des OGM et des pesticides. La publication des données brutes des études industrielles est devenue une demande récurrente de la société civile et de certains scientifiques.
  • Durée des Tests : Elle a posé la question de la pertinence des tests de 90 jours pour évaluer la toxicité chronique et le potentiel cancérogène. Bien que les études de réplication sur deux ans n’aient pas confirmé les résultats de Séralini sur le NK603, le débat sur la durée optimale des tests toxicologiques reste ouvert, notamment pour les perturbateurs endocriniens.
  • Évaluation des Formulations : Elle a souligné l’importance d’évaluer la toxicité des formulations commerciales complètes (le Roundup avec ses co-formulants) et non pas seulement la substance active isolée (le glyphosate), les adjuvants pouvant modifier la toxicité du produit.

L’étude de 2012 sur le maïs NK603 a marqué un tournant dans le débat sur les OGM et les pesticides. Si les grandes études de réplication européennes n’ont pas validé les résultats alarmants concernant la toxicité du maïs NK603, l’affaire a catalysé une réflexion profonde sur les méthodes d’évaluation des risques, la transparence des données et les effets potentiels des pesticides sur le long terme. Aujourd’hui, la recherche se concentre davantage sur les effets des herbicides associés aux cultures OGM tolérantes, comme le glyphosate, et sur la complexité des expositions multiples et des effets à faible dose, domaines où les incertitudes scientifiques demeurent.

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